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Emotion
Rencontre
Les vieux ragots

Ce matin de novembre le gel avait recouvert les prairies d’une fine couche blanche, la route était glissante dans la vallée.
Les premières lueurs laissaient entrevoir un ciel sans nuages laissant espérer une belle journée d’automne. Le vent qui, la veille, avait soufflé très fort sur les Cévennes s’était comme endormi au petit matin.
Bref, le temps idéal pour une partie de chasse entre amis.
Je n’étais pas le premier arrivé au rendez-vous. La fumée qui s’échappait de la cheminée et les voitures garées à proximité venaient confirmer l’impatience des chasseurs du village à se retrouver, comme chaque samedi pour traquer les sangliers, nombreux cette année dans les bois de la commune.
A peine avais-je salué les amis et avalé, debout, une tasse de café brûlant, que Floris, Président de l’amicale et chef de battue, nous invitait à le rejoindre sur le perron pour égrainer les consignes de sécurité et répartir les postes

Désigné pour me placer sur les hauteurs de la traque, je me mis rapidement en route, pensant déjà à la pente qui m’attendait sur près d’un kilomètre pour rejoindre la crête par un sentier plus adapté aux chèvres qu’à mes jambes et mon allure de vieux chasseur.
Parti parmi les premiers j’avais rejoints mon poste avant même que la plupart des tireurs ne prennent position.
A mon arrivée, je repérais deux coulées visiblement bien fréquentées situées à une dizaine de mètres l’une de l’autre. La végétation composée de buis et de chênes vert était très dense sur l’ensemble de la crête et imposait des tirs éventuels à très courte distance.
Au bas du versant, les derniers tireurs prenaient place et je pouvais, sans les voir, entendre l’arrivée des véhicules des traqueurs tant les chiens les plus impatients donnaient de la voix. Suivant les consignes, j’avais chargé ma carabine dès mon arrivée sur place. Au loin, les cloches des chiens m’indiquaient qu’ils avaient été extraits des voitures et que le début de la traque était imminent.


Une trompe venait tout juste d’annoncer le départ des traqueurs, qu’un léger bruit dans les feuilles à ma gauche se fit entendre. Je m’attendais à voir apparaitre un merle, un écureuil curieux de ma présence lorsque j’aperçus une imposante masse noire qui se déplaçait lentement derrière les buis à quelques mètres de moi.
L’animal arrivait sur la coulée située à ma gauche. Lorsque la tête apparut à l’endroit où la coulée débouchait sur le sentier je fus fasciné par la taille des défenses du sanglier qui s’engageait maintenant à découvert.
J’avais déjà lentement épaulé ma carabine. Surtout pas de précipitation, ne pas blesser, assurer une balle fatale. Le point rouge de mon viseur est maintenant positionné sur le cou de l’animal qui semble ne pas avoir détecté ma présence, je déplace ma visée vers la naissance de l’épaule et appuies sur la détente.
Le sanglier s’affaisse sur place, les pattes arrière se tendent se replient et se tendent à nouveau. Ce fut le dernier mouvement de l’animal.
Au loin les chiens semblent prendre une voie et la menée se rapproche sur le versant. Je reste bouche bée devant la dépouille du sanglier mesurant désormais la taille exceptionnelle de l’animal qui git à mes pieds.
Au bout de 5 mn les chiens arrivent, s’approchent prudemment de la dépouille puis se mettent à piller la bête avec vigueur. J’appelle le traqueur pour lui indiquer que l’animal est mort, il me remercie car il n’avait pas entendu la détonation.
Le grand vieux sanglier que la sagesse avait invité à sortir de la traque dès l’arrivée des postés de la vallée s’était débaugé avant même que les chiens n’éventent sa présence. Combien de fois cette stratégie lui avait-elle permis d’échapper aux chasseurs jusqu’à ce matin de novembre où un moment d’inattention lui avait coûté la vie ? Pourquoi n’a-t-il pas détecté ma présence ? Des questions toujours sans réponses aujourd’hui.
Un sentiment de joie mais aussi de tristesse, que seuls les chasseurs peuvent comprendre, m’envahit lorsque je caressais la dépouille de ce sanglier exceptionnel avant de glisser un rameau de chêne entre ses mâchoires.
La balance, plus tard, nous annonça 125 kg, un poids remarquable pour un sanglier des Cévennes. Il apparait encore aujourd’hui dans mes rêves et je pense que ce moment restera pour toujours gravé dans ma mémoire
